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Traduction du document original de l'association Alte Terre

 par Lynda Brook

Considérations générales

En cette première décade du XXIe siècle on assiste dans les Alpes occidentales à l’acte final d’un processus séculaire, qui s’est aggravé pendant les dernières décennies et qui a conduit les Hautes Terres du Piémont d'une condition ​​de relative prospérité (surtout en comparaison des conditions féodales des campagnes de la plaine), de richesse culturelle et spirituelle, d'autonomie locale et de liberté individuelle, à une situation d’appauvrissement progressif, d'exploitation extérieure des ressources, de privation d’autonomie et de liberté jusqu'à l’état actuel ​​d'abandon, de dépeuplement, de désolation. Le retour des loups, piloté par l’extérieur, semble vraiment être le signe le plus emblématique de la fin prochaine de la vie humaine dans l'espace alpin occidental.

Si on cherche une date historique à partir de laquelle la civilisation alpine occitane a entamé son déclin, a progressivement rencontré des obstacles insurmontables, cette date est sans doute 1713 avec la paix d'Utrecht, quand le contrôle des vallées alpines du Piémont passa à la monarchie de la Maison de Savoie à Turin. Depuis cette époque on imposa militairement aux Hautes Terres un contrôle extérieur et étranger, qui commença à saper les traditions d'autonomie et de liberté, en désignant une frontière « nationale », auparavant inexistante, avec la France. Dans la seconde moitié du XIXème la naissance de l’Etat italien de la Maison de Savoie, avec l'industrialisation progressive du pays, augmenta la pression, y compris fiscale, sur la montagne, commençant à créer un écart significatif de développement entre montagne et plaine.

Au XXe siècle, ce processus colonial s’amplifia, en particulier pendant la période fasciste, mais ce fut les deux guerres mondiales qui portèrent le coup de grâce au tissu socio-économique de la montagne, avec la décimation de plusieurs générations de jeunes hommes qui perdirent la vie dans ces guerres qui n’étaient en aucune façon les leurs. Avec la fin de la Maison de Savoie et la naissance de l’Italie républicaine on perdit peut-être la seule chance historique d'inverser ce processus commencé avec la domination de la Maison de Savoie. Profitant de la Résistance partisane, active justement dans les montagnes, de la défaite militaire italienne et de l'effondrement des institutions centrales il aurait fallu revendiquer des instances autonomistes à la table des négociations qui auraient permis aussi dans le Piémont de constituer une Province autonome de montagne, comme les Valdôtains et les Trentins avaient réussi à obtenir (ce n’est pas un hasard si leur montagne aujourd'hui ne souffre pas des problèmes de la montagne Piémontaise ou Lombarde) : ce furent les demandes exprimées dans la Déclaration de Chivasso que seules les vallées vaudoises dans le Piémont ont été en mesure de soutenir. On perdit l'occasion de repenser avec clairvoyance un futur non plus périphérique et en marge par rapport à la ville ; à partir des années cinquante, il devint inévitable de subir l'attraction fatale de l’industrie de la plaine (en particulier Fiat ou Michelin) ou de rendre l’émigration au-delà des Alpes définitive, auparavant expérimentée seulement de façon saisonnière : ainsi commença un exode qui dépeupla presque entièrement les Alpes occidentales en quelques décennies.

C’est une perception partagée par tous ceux qui vivent encore en montagne de se trouver proche d’un point de non-retour, précisément à la fin d'un parcours historique vers une nouvelle montagne ré-ensauvagée, où l'espace pour l’agir de l’homme est des plus réduit : ce n’est plus ce paysage alpin, équilibre dynamique entre nature et travail humain, mais un ensemble sans harmonie qui n’est plus défendu par la communauté locale, une proie facile pour la spéculation et l'exploitation des ressources primaires par des sociétés extérieures quottées en bourse.

Ce n’est donc pas sans fondement qu’il faut se demander si une telle issue néfaste est désormais inévitable, ou si, au contraire, il y aurait encore de la place pour un projet de renaissance de la civilisation alpine. Vérifier si c’est toujours possible est une hypothèse qui doit être prise en considération, pas seulement par ceux qui ont à coeur le destin des Alpes habitées, mais aussi par ceux qui aujourd’hui rêvent d'un meilleur scénario pour tous les territoires ruraux marginaux, collinaires ou montagneux qui existent (et en Italie ils représentent environ 70% du territoire !).

Il est bien certain que les espaces d'action pour ceux qui administrent les Communes de montagne sont maintenant très étriqués, rendus à leur minimum historique. En réalité il faut reconnaître que ce n’est pas seulement la montagne, mais le pays Italie dans son ensemble qui vit une forme de souveraineté limitée, avec peu de possibilité d’autonomie effective pour les décisions politiques essentielles. Pour les administrateurs locaux, il est même difficile aujourd’hui de trouver des interlocuteurs valables au niveau régional et national qui puissent apporter des réponses aux besoins concrets des territoires.

Les institutions publiques et les hommes politiques qui les représentent semblent être devenus sourds, fixés sur eux-mêmes, peut-être parce qu’ils sont presque entièrement privés de capacité de dépenses au niveau local. En effet, la soi-disant « crise économique » resserre les cordons de la bourse à tous les niveaux, avec des conséquences explosives dans les rapports de pouvoir et dans la gestion du consensus. La crise de l'État nation, du système bancaire et financier, du système de production et de l’organisation du travail, des formes de représentation politique et de démocratie comme nous les avions connus jusqu'à maintenant montrent un état général d’instabilité qui touche l’Occident capitaliste dans ses fondements mêmes. La crise économico-politique que nous somme en train de vivre semble être structurelle, à long terme, non cyclique, ni résoluble avec des ajustements partiels ou superficiels. S'il est difficile d’en prévoir les issues possibles, il semble clair que le scénario politique du futur proche sera très différent de celui auquel nous avons été habitués : nous devons le garder à l'esprit si nous voulons travailler aujourd’hui à ​​un projet politique pour les Alpes. Il serait inefficace - inutile - de penser à une renaissance de la montagne Piémontaise à l'intérieur du cadre institutionnel connu, destiné, au-delà des simples intentions, à une probable fin prochaine.

Peut-être que le moment historique actuel où tout semble perdu est porteur de bouleversements capables de rouvrir les jeux pour la région alpine, qui en raison de ses caractéristiques naturelles et historiques si singulières pourrait avoir à nouveau des cartes importantes à mettre sur ​​la table des négociations à venir pour une nouvelle Europe des peuples. Même s’il existe des signes encourageants dans ce sens, ne nous cachons pas que le chemin pour le moment est tout sauf facile. Nous ne savons pas avec certitude si cette occasion historique se présentera vraiment aux gens de montagne, désormais exclus depuis des siècles de la gestion du pouvoir sur leur propre territoire, mais certainement qu’apparaîtra un interstice de liberté et d'autonomie et il faudra être prêts pour ne pas le laisser filer, parce qu’il sera difficile d’avoir une seconde chance. Pour cette raison, si on ne veut pas avoir des regrets un jour, il est nécessaire de déjà commencer à se préparer pour avoir de nouvelles élites, notamment parmi les jeunes, capables d’administrer les territoires de montagne, en élaborant un projet politique stratégique pour les Hautes Terres de demain sur lequel construire des alliances et un consensus dans tout l’arc alpin.

Finalité

L'esprit et l'action de ceux qui gouvernent la montagne « piémontaise » doit se concentrer sur l’objectif fondamental de rendre encore possible, en améliorant peu à peu les conditions précaires actuelles, le maintien de l'homme sur la montagne, véritable espèce en voie d’extinction, dans le respect de l’écosystème alpin dont il a été depuis des siècles le pivot central. Ne pas pleurer sur notre sort et gérer la fin d’une expérience millénaire, mais des actions concrètes pour promouvoir un développement ciblé et soutenable.

Objectifs stratégiques

1. défense et développement du secteur primaire;

2. gestion des ressources locales (eau, forêts, pâturages, faune sauvage, énergies renouvelables), véritables biens communs aujourd'hui le plus souvent inaccessibles pour les communautés locales, mais pourtant nécessaires à leur subsistance;

3. soutien aux entreprises artisanales de qualité, qu'elles soient traditionnelles ou innovantes;

4. aide aux familles et à l'enfance;

5. défense et valorisation de la culture et de l’identité locale, comme lien social à l'intérieur et à l'extérieur pôle d’attraction pour un tourisme de qualité, en particulier étranger. L'espace alpin de langue occitane doit être capable de présenter une image définie et reconnaissable qui serve aussi bien en termes politiques que pour une renaissance économique;

6. recouvrement et conservation du paysage alpin qui a caractérisé la montagne habitée par l'homme pendant des siècles : pas un espace sauvage règne incontesté du reboisement et de la faune sauvage pour satisfaire les rêves de wilderness de la fausse conscience de la ville, où les possibilités d’existence du montagnard ont été peu à peu réduites, mais un environnement façonné par l’action de l’homme en équilibre avec la nature;

7. mise en œuvre de formes innovantes de gestion des services publics essentiels, comme le transport, l'enlèvement de la neige, l’aide à domicile et sanitaire, la scolarité, la poste.

Actions concrètes pour une table ronde des maires de montagne

 

 Source http://www.alteterre.org